Critiques

Le monument Damas Aléka et le paradoxe gabonais

Depuis la visite du président de la République sur le chantier du monument dédié à Georges Damas Aléka, une phrase est devenue virale : « Le 16, c’est le 16. » Les réseaux sociaux s’en amusent, les détournements se multiplient et chacun attend désormais cette échéance comme un verdict.

Pourtant, la véritable question ne se limite pas à savoir si le monument sera livré à temps. Le vrai débat est ailleurs. Il touche à notre conception de la responsabilité, de l’excellence et de l’égalité devant les exigences de la République. Car cette affaire met en lumière un paradoxe profondément gabonais.

Lorsque l’État confie un marché important à une entreprise étrangère, une partie de l’opinion dénonce aussitôt une préférence injustifiée. Les critiques fusent : « Les Gabonais savent faire », « Nous avons des ingénieurs compétents », « Pourquoi toujours aller chercher ailleurs ? » Ces revendications sont légitimes. Un pays ne peut bâtir son développement durable sans faire confiance à ses propres compétences.

Mais lorsque le bénéficiaire du marché est un Gabonais et que le chantier accumule les difficultés, le discours change radicalement. Les appels à la rigueur deviennent des appels à la patience. Les demandes de sanctions se transforment en plaidoyers pour la compréhension. Celui qui devait rendre des comptes devient celui qu’il faudrait protéger. Pourquoi cette différence de traitement ? Pourquoi réclamons-nous l’excellence lorsqu’il s’agit des autres, mais invoquons-nous la solidarité lorsqu’il s’agit des nôtres ?

Être Gabonais ne devrait jamais être un passe-droit. Au contraire, cela devrait être une responsabilité supplémentaire. Car chaque réussite d’un entrepreneur national renforce la crédibilité de toute une génération. À l’inverse, chaque manquement non assumé nourrit malheureusement les préjugés selon lesquels les grands projets devraient systématiquement être confiés à des entreprises étrangères. C’est précisément ce cercle vicieux qui pénalise notre pays depuis des décennies.

Le patriotisme économique ne consiste pas seulement à attribuer des marchés aux nationaux. Il consiste surtout à leur demander le même niveau d’exigence que celui que nous imposons aux autres. La préférence nationale n’a de sens que lorsqu’elle s’accompagne d’une culture de la performance, de l’obligation de résultat et de la reddition des comptes.

Dans tous les pays qui ont réussi leur industrialisation, les entreprises nationales ont grandi parce qu’elles ont été protégées, certes, mais aussi parce qu’elles ont été soumises à une discipline rigoureuse. Les retards, les dépassements de coûts et les insuffisances techniques y donnent lieu à des mécanismes de contrôle, à des pénalités lorsqu’elles sont prévues au contrat et à une évaluation des performances. C’est ainsi que naît la confiance.

Le chantier du monument Damas Aléka ne devrait donc pas devenir un affrontement entre partisans et détracteurs d’un architecte. Il devrait être l’occasion de rappeler un principe simple : toute commande publique mérite transparence, suivi et responsabilité, quel que soit le nom de son attributaire.

Soutenir les compétences gabonaises ne signifie pas les placer au-dessus de toute critique. Bien au contraire. La meilleure manière de valoriser un professionnel gabonais est de le considérer comme n’importe quel autre prestataire : avec les mêmes droits, mais aussi les mêmes obligations.

Nous ne pouvons pas réclamer la souveraineté économique tout en refusant la culture de la responsabilité. Le véritable patriotisme consiste à vouloir que les Gabonais soient choisis parce qu’ils sont compétents, qu’ils respectent leurs engagements et qu’ils livrent des ouvrages de qualité, non parce qu’ils sont Gabonais.

C’est à cette condition que nos entreprises gagneront durablement la confiance de l’État, des investisseurs et des citoyens. Le véritable chantier n’est donc peut-être pas celui du monument Damas Aléka. Le véritable chantier est celui de nos mentalités.

Le jour où nous cesserons d’avoir deux poids, deux mesures selon l’identité du prestataire, nous aurons posé les fondations d’une gouvernance plus juste, plus crédible et plus respectueuse de l’intérêt général. Car un pays ne progresse pas en abaissant son niveau d’exigence par solidarité. Il progresse en exigeant le meilleur de chacun, sans distinction, au nom de l’intérêt collectif.

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